6 questions

6 questions à Raju Narisetti, le PDG du Gizmodo Media Group

par Poornima Apte

Raju Narisetti a fait de la création de communautés de lecteurs l’affaire de sa vie. Il nous explique pourquoi les rassembler les lecteurs de la génération Y autour de l’information est essentiel.

Temps de lecture : 05 min

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Gizmodo. Jezebel. Deadspin. Ce ne sont que quelques-uns des organes de presse en ligne du Gizmodo Media Group, l’éditeur qui a su gagner un public fidèle parmi un segment démographique très convoité°: la génération Y.

Qu’il s’agisse d’un article sur le dernier gimmick nostalgique de Nintendo pour les fans de technologie de Gizmodo, ou d’un reportage sur la Marche de femmes pour les lecteurs de Jezebel, Gizmodo Media Group a trouvé le moyen de couvrir un large éventail de sujets tout en rassemblant des communautés de lecteurs autour de centres d’intérêt spécifiques.

Et cette stratégie éditoriale a fait ses preuves : le Fusion Media Group, qui comprend les neuf sites internet vedettes de Gizmodo Media Group, a vu son audience passer de quelque 90°millions de visiteurs par an en 2016 à 125°millions par mois aujourd’hui°!

La question que beaucoup se posent est « Comment°? »

À la tête de ce groupe se trouve un homme qui orchestre le succès de ces neuf organes de presse°: le PDG du Gizmodo Group, Raju Narisetti. Alors qu’il n’est  pas lui-même un « millennial », cet immigrant d’origine indienne de 51°ans sait comment exploiter le web pour cultiver et entretenir un ensemble impressionnant de communautés en ligne.

Nous avons demandé à Raju Narisetti comment il navigue à travers le paysage médiatique d’aujourd’hui tout en formant des communautés connectées de millions de lecteurs autour de sujets précis.

Vous n’êtes pas un enfant de l’ère numérique. Quels outils essentiels avez-vous dû ajouter à vos compétences pour pouvoir exceller dans ce domaine°?

À 51 ans, je suis aussi loin qu’on puisse l’être de la génération Y sans pour autant être perçu comme quelqu’un de totalement dépassé. L’âge moyen du personnel de la rédaction est de vingt-quatre ans. J’ai fait diminuer le QI et augmenter l’âge moyen dans toutes les réunions de travail auxquelles je participe, comme ça devrait l’être.

Que ce soit par chance, par un heureux hasard ou volontairement, j’ai passé près de trente ans dans l’univers des médias, dont quinze à des postes charnières dans le journalisme, la programmation, les produits, la technologie et la stratégie. Pendant tout ce temps, j’ai toujours suivi un principe très simple°: « Quelle est la dernière fois où j’ai fait quelque chose pour la première fois°? » D’une certaine façon, je pense que cela m’a aidé à rester compétent.

Comme on dit, la modestie d’un dirigeant n’est pas forcément d’être humble. C’est plutôt de reconnaitre les limites de ses connaissances et de son ignorance. C’est également de poser des questions en étant prêt à entendre la vérité.

Qu’est-ce qui a déclenché votre intérêt pour le journalisme°?

Je n’avais pas l’intention de faire du journalisme mon métier. Après une licence en économie, j’ai continué avec des études en gestion des entreprises à l’Institut de gestion rurale d’Anand, en Inde.

Mais je pense que la génétique a quelque chose à voir avec mon échec dans cette filière, car ma mère, Komala Venigalla, était professeur d’anglais et mon père, Innaiah Narisetti, auteur et journaliste pour Telegu en Inde. J’ai rapidement fini par graviter autour du métier de journaliste, quelques années après avoir été responsable des ventes pour une société de produits laitiers.

Certains diront que l’éclatement des médias, taillés en pièces par la démographie et les préférences des consommateurs, a créé une nouvelle problématique°: des communautés de consommateurs ayant exactement les mêmes centres d’intérêt. Vous y voyez une difficulté°?

Au premier abord, il n’a jamais été plus facile, dans l’histoire de la civilisation, de former des communautés qu’aujourd’hui. Pensez à toutes celles créées via Facebook, Twitter, Snapchat, voire Wikipédia avec son système de contribution des utilisateurs eux-mêmes. C’est également vrai pour les grands médias classiques comme le New York Times, le Washington Post ou encore le Wall Street Journal, qui ont atteint une ampleur numérique jusque là inimaginable.

J’ajouterais, avec quelques exceptions, que l’ampleur et la réussite croissante des médias, en particulier numériques, tient plus à l’opportunité de créer des communautés, surtout s’ils se perçoivent moins comme des « conservateurs » des idées et des connaissances, que [more] comme des « communicants » usant du privilège d’avoir autant de fidèles accédant à la pluralité de l’information.

L’idée que cela puisse engendrer un certain isolement entre de telles communautés ne vous inquiète pas°? Un éclatement plus prononcé°?

Si le cloisonnement n’est pas trop étanche, cette idée ne me dérange pas. Si les gens n’exercent pas leur libre arbitre, en restant toujours sur la même chaîne d’information par exemple, est-ce vraiment la faute de Fox ou de MSNBC°?

Comment faites-vous pour que Gizmodo continue d’exister et poursuive son objectif de renforcement de la connectivité à travers les communautés°?

Notre mission est fondée sur des thématiques durables et qui se rejoignent°: la confiance et la vérité.

Notre plateforme de publication est conçue pour un système conversationnel permettant une interaction des lecteurs avec notre rédaction. Résultat, de janvier à septembre 2017, nous sommes passé à 8 millions de commentaires des lecteurs, contre près de 5 millions de commentaires sur la même période l’année précédente. Environ 735 000 personnes ont créé ce que nous appelons une identité « Kinja », qui leur permet de commenter avec un nom qui leur est propre.

En conséquence, d’importantes communautés reviennent sans cesse lire nos articles et réagir aux contenus, générant des dizaines de milliers de conversations par le biais de commentaires. Nos journalistes y participent activement, renforçant ainsi l’esprit d’appartenance à une communauté. Nous nous devons d’être rigoureux et transparents face à nos lecteurs.

Quelle vision à long terme avez-vous au sujet de la création de communautés?

Il existe aujourd’hui beaucoup d’enseignes différentes de médias, mais [we believe] aucune n’est « incontournable » pour le futur d’une jeune Amérique qui se caractérise par sa diversité. Nous constituons une importante gamme de « destinations-passion » où les jeunes peuvent passer du temps. Notre personnel est très diversifié et met l’accent sur la rédaction de récits éclectiques.

Notre engagement sur le long terme reste de continuer à diffuser la vérité et de faire du Fusion Media Group la plateforme incontournable dans ce qui va advenir de l’Amérique. Avec 50% de notre audience chez les 18-34ans, aussi bien des hommes que des femmes, et sur une base fortement multiculturelle, nous nous percevons comme l’hébergeur de cette communauté réunie autour du partage d’une même passion.